L’éducation sexuelle des élèves : un enjeu de développement

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Pr. Yannick JAFFRE, anthropologue et directeur de recherche au CNRS de passage à cotonou dans le cadre d’une étude sur l’éducation sexuelle des élèves nous a fait l’honneur de nous accorder une interview sur le thème : l’éducation sexuelle des élèves : un enjeu de développement.

1 – En quoi la sexualité est elle un enjeu de développement?
Il faut ici donner plusieurs types de réponses.
Les unes sont « simplement » médicales ou de santé publique. Dans le monde chaque année, globalement 300 000 femmes meurent pour des raisons liées à la grossesse et à l’accouchement (hémorragies, éclampsie, infections…). Et parmi celles-ci l’Afrique sub saharienne est le continent le plus touché puisque environ 200 000 femmes y meurent pour ces raisons chaque année.
A cela il faut ajouter le drame que constituent les fistules dont souffrent de nombreuses femmes à cause d’accouchements effectués dans des conditions précaires, et bien sûr les avortements « clandestins » responsables, sans doute de 80 000 décès par années.
Ces drames peuvent être décrits de manière médicale, mais leurs causes sont sociales : trop d’enfants, trop tôt, trop tard et trop rapprochés. Par ailleurs les difficultés des services de santé expliquent que ces « situations socio-médicales » ne sont pas bien prise en charge : retard dans l’accès aux soins, césariennes insuffisantes… Et à tout cela il faut ajouter le sida, les hépatites, les IST.
Donc tout d’abord un drame humain. Mais il s’agit aussi d’une difficulté économique et écologique.
En effet, pour le dire très simplement, malgré une rapide progression économique, l’Afrique doit diviser ses revenus selon le nombre de ses habitants. Et si la population croît le « dividende économique » stagne du fait de cet accroissement – le plus important au monde – de la population.
Et puis, comment assurer l’éducation d’une population dont 40 à 45 % à moins de 15 ans ? Comment loger, nourrir, assurer un travail à tous ces jeunes ?
Comment, et cette question est cruciale, disposer des ressources agricoles et hydrologiques suffisantes pour donner à boire et à manger à des villes dont la population double tous les 10 ans ?
Dans quelques années, il existera une conurbation entre Lagos, Cotonou, Lomé, Accra. Comment assurer l’hygiène, la circulation, l’eau, l’électricité, la sécurité, réduire la pollution dans ce qui sera de fait une ville de 50 millions d’habitants ?
La faim, l’assèchement des nappes phréatiques, les difficultés de scolarisation, la précarité des logements, l’émigration non maîtrisée sont des effets de l’accroissement de la population.
La question de la reproduction et de la sexualité est au cœur des questions de développement, du développement durable et des questions écologiques.

2 – Qu’entend t-on par Education sexuelle des élèves?
Même si cette question en fait partie, il ne s’agit pas ici uniquement de reproduction, c’est à dire des mécanismes biologiques et physiologiques à l’origine d’une vie.
La sexualité englobe ces données biologiques dans de bien plus vastes dimensions sociales et affectives très concrètes. Par exemple, pourquoi on décide d’avoir des enfants, comment on choisit son ou sa partenaire, que fait-on si l’on est enceinte ? Combien veut-on avoir d’enfants… Des choix qui sont à la fois individuels mais qui construisent chaque jour la société et les problèmes qu’elle doit résoudre.
Il s’agit donc de « partir » de la vie la plus simple et la plus courante pour que les jeunes – et aussi pour les plus âgés – réfléchissent à leurs actes et aux conséquences de leurs actes.
Par exemple, à quel âge commencer les relations sexuelles ? Que dire aux parents si je « mets » une fille enceinte, que vais-je faire ? fuir en disant que « ce n’est pas moi » ? « épouser la fille » ? Si je suis une fille, quels risques je cours si j’avorte clandestinement ? Quelle sera la vie de mon enfant s’il ne connaît pas son père ? Que fera ma propre famille ? Comment poursuivrai-je ma scolarité ou plus simplement comment vais-je nourrir mon enfant ? Avec quel travail ?
Il s’agit donc d’inclure une information scientifique sur les mécanismes biologiques de la reproduction, dans une information et une réflexion beaucoup plus vaste portant sur ma responsabilité mais aussi sur la contraception et ce que l’on veut faire de sa vie.
Autrement dit, et peut être de manière un peu plus « provocatrice », l’éducation sexuelle, c’est arrêter l’hypocrisie où chacun sait ce qui se passe mais où tout le monde se cache derrière des discours moralisateurs. Il faut dire les problèmes, les discuter et voir comment ensemble on peut les résoudre humainement et intelligemment.

3- Quel genre (masculin/féminin) est le plus impacté par la non connaissance de cet aspect de l’éducation? Qu’est ce qui selon vous empêche son véritable apprentissage et quelles en sont ces conséquences?
Les jeunes filles, les femmes ! Et c’est un drame puisque la société et les hommes les accusent alors qu’ils devraient les protéger !

Ce sont les femmes qui meurent à l’accouchement, ce sont les femmes qui avortent, ce sont les femmes qui prennent largement en charge les enfants, ce sont elles que l’on accuse, ce sont elles que l’on dit être « non sérieuses ». Les femmes souffrent et sont stigmatisées pourtant, pour le dire simplement, « elles n’ont pas fait des enfants toutes seules » !Tout le monde sait, par ailleurs, que des avortements sont pratiqués dans les services de santé, dans les familles ou chez des « féticheurs ». Et la société n’autorise pas une médicalisation officielle de ces gestes. Il ne me revient pas de légiférer, mais une réflexion doit ici être faite. Comment protéger ces jeunes filles ?
Il faut aborder lucidement ces questions sans se voiler la face derrière des discours moralisateurs que personne ne respecte. Il faut aussi aborder cette question des abus sexuels sur les jeunes filles par leurs « patrons » quand elles sont « petites bonnes », les enseignants parfois pour obtenir de « bonnes notes », et puis les hommes souvent plus âgés et plus riches qui peuvent user de leur pouvoir économique.
Ce sont des questions que tout le monde connaît. Pourquoi ne pas en parler et essayer de trouver des solutions ?

4- Quel est l’apport, voire l’impact de la famille, des amis (environnement) de l’élève dans ce contexte?
Les modèles familiaux sont essentiels. Si un père de famille « drague » des jeunes filles que peut-il dire à sa propre fille ?
Si le père a abandonné ses enfants, ou ne s’en occupe pas, que peut-il dire ? Les parents doivent faire ce qu’ils disent. Ce sont leurs conduites qui sont des leçons de morale, pas des paroles que les actes démentent chaque jour.
Comment aussi, lorsque la situation devient trop difficile, ne pas user de ses charmes pour aider la famille ? Il faut oser affronter ces questions liant le sexe, l’argent et le pouvoir.
Il faut parler, expliquer, être attentif à ses enfants, ne pas les juger, renoncer à la violence pour être un véritable soutien dans les moments difficiles. Combien de jeunes filles n’osent avouer leur grossesse non voulue de peur d’être battues et renvoyées de la maison. La violence des parents et des adultes conduit souvent à des drames liés aux avortements.
Quant aux ami(e)s il faut que les parents les connaissent avant pour qu’ils puissent éventuellement donner l’alarme plutôt que de mauvais conseils. Et puis, bien sûr, si l’on travaille dans une classe, on va créer un « ensemble ». Les décisions ne seront plus individuelles et prises dans une grande et douloureuse solitude, mais partagées humainement et, espérons-le, plus rationnellement.
Il faut former une classe d’âge qui pourra, de proche en proche, changer ses comportements.

5- Quelles sont les pistes de solution que l’on pourrait proposer face à cela?
A une échelle individuelle, il faut moins de jugement et plus de compréhension humaine. Par exemple, que disent les personnels de santé si un jeune garçon ou une jeune fille demandent des préservatifs ou des produits contraceptifs. Dans bien des cas, les jeunes n’osent pas demander par honte sociale ou de peur d’être dénoncés à leurs parents. Les adultes obligent par leurs conduites les adolescents à prendre des risques. Il faut changer son regard sur la sexualité des jeunes. Elle est normale même si elle doit être accompagnée par les conseils des adultes.
Mais surtout, moins de stigmatisation des jeunes filles lorsqu’elles sont en difficulté. Les hommes sont, au moins, autant responsables, et eux, ne meurent pas et ne souffrent pas !
Dans les familles, il faut oser parler de sexualité. Parler des règles pour les jeunes filles, de la fécondité. Evoquer le respect des femmes et la responsabilité des jeunes garçons. Même si ce n’est pas simple, on peut toujours dire : « je ne sais pas comment dire cela, mais je suis prête ou prêt à t’accompagner » dans ce moment de ta vie. On peut même dire : « je ne suis pas parfait, et j’espère que tu feras mieux que moi »…

A un niveau éducatif, il faut promouvoir un véritable savoir sur la reproduction et une réflexion sur la sexualité à l’école et dans tous les lieux de formation. Il ne s’agit pas de donner des réponses, mais d’aborder humainement et scientifiquement des questions que tout le monde se pose.

A un niveau politique, il faut refuser les violences envers les femmes y compris dans les services de santé, et tous les abus de pouvoir liés à la sexualité et notamment les viols et les multiples « pressions sexuelles » dont elles sont l’objet. Et puis, étant français, j’ai toujours en tête le courage d’une femme – Simone Weil – qui a su faire accepter le droit à l’avortement par la société. Non pas pour le « plaisir d’avorter » ou pour inciter à la débauche, mais pour protéger les femmes de la mort et de la souffrance.
Si c’était les hommes qui devaient avorter et mourraient lors des accouchements, cette loi ne serait-elle pas déjà discutée ?